Le ciel sous nos pas, ôde à la femme libre de Leïla Bahsaïn

Leïla Bahsaïn est une femme engagée. Par le cœur et par la plume. Cette Franco-marocaine a signé en janvier Le Ciel sous nos pas, un premier roman poétique sur la liberté féminine, de part et d’autre de la Méditerranée.

Fille cadette d’une famille de classe moyenne, Leïla Bahsaïn passe son enfance dans le petit port phénicien de Salé, en face de Rabat, au bord de l’Atlantique. Alors qu’elle a 8 ans, sa famille déménage à Marrakech, pour suivre le père qui travaille dans l’hôtellerie. Elle découvre alors la poésie de Tahar Ben Jelloun dans des livres laissés par les clients de l’hôtel, tout en dévorant les romans policiers de Georges Simenon.

Une dizaine d’années plus tard, elle quitte le cocon familial afin de poursuivre ses études à Casablanca, dans une grande école de commerce. Un partenariat entre son établissement et l’École supérieure des sciences économiques et commerciales (ESSEC, Paris) lui offre alors son premier voyage vers la France à 19 ans. Mais c’est une histoire d’amour pour un Français qui la fera revenir six ans plus tard. Direction Besançon cette fois, où elle s’inscrit à l’Institut d’administration des entreprises (IAE) pour un master en management des relations humaines.

Les femmes au cœur de l’histoire

Ses déambulations entre la campagne dont elle est issue et les grandes villes dans lesquelles elle a vécu, ainsi que ses allers-retours entre le Maroc et la France lui permettent très tôt de rencontrer des femmes de différents milieux, prémices inspiratrices de ce premier roman.

S’il n’est pas autobiographique, Le ciel sous nos pas est fortement imprégné de la vie de l’auteure au Maroc et de ses premières impressions à son arrivée en France. Un conte moderne qui se déroule dans une famille exclusivement féminine habitant place de la Dame libre, adresse prémonitoire. Mais si ce livre est bien une ôde à la liberté, cette dernière ne se trouve pas toujours là où on le pense, et les victimes n’habitent pas toujours du côté de la mer auquel on pense.

Le récit vient briser les stéréotypes sur le concept d’Orient-Occident

L’héroïne du roman et sa meilleure amie, Kenza, font preuve d’une audace sans limites pour déjouer la tradition et vivre leur jeunesse, n’hésitant pas à se déguiser en hommes pour acheter de l’alcool, tandis que la « mère officielle », génitrice du personnage, fait du commerce de contrebande pour nourrir sa famille, menant sa barque d’une main de fer.

Un écho à l’expérience de la romancière dans son pays natal. « Les femmes que j’ai connues au Maroc portent souvent sur leurs épaules tous les revenus du ménage, surtout dans les milieux populaires. Des femmes fortes qui travaillent mais n’ont pas toujours autant de droits qu’elles le méritent. Une facette qu’on occulte souvent dans les discours ambiants. »

C’est pourtant en France que Tifa, la demi-sœur du personnage principal, tombe dans la l’obscurantisme. Un « beau nombril du monde » où la réalité sociale est beaucoup plus sombre que l’on ne l’imaginait derrière la « petite mer » (c’est ainsi que le Maroc est qualifié dans le roman).

Le récit vient alors briser les stéréotypes sur le concept d’Orient-Occident, en décidant d’installer l’enfermement idéologique de Tifa et de Barberousse, mari accro aux punchlines publicitaires et fondamentalistes, dans la cité française fictive des Petits nègres.

Leïla Bahsaïn a été lauréate du prix de la nouvelle de Tanger en 2011 (Albin Michel)

Mais il tente surtout de se réapproprier le discours trop souvent répandu sur les femmes arabes en Europe. « Souvent en France, on imagine qu’au Maghreb, les femmes sont soumises et ont besoin d’être sauvées. Dans beaucoup de livres, on parle à la place des femmes issues du monde arabo-musulman. C’était pour moi une nécessité de rétablir la vérité des femmes arabes dans la littérature. »

L’œuvre, si elle semble tourner autour de la quête émancipatrice des personnages, évoque de nombreux autres thèmes en filigrane, comme les ravages de la mondialisation ou la nécessité de s’éduquer et de développer sa pensée critique.

À travers le parcours initiatique d’une jeune femme marocaine, l’histoire traite surtout de la perte de repères d’une génération paumée au milieu des slogans publicitaires et des promesses avortées du marketing. « J’ai voulu suivre le parcours d’une femme dont les histoires d’amour et d’amitié se heurtent à la réalité du consumérisme sauvage auquel on assiste aujourd’hui. Une femme libre qui refuse l’idée d’une pensée prête à consommer. »

Au Maroc, ce sont les femmes qui portent l’Atlas

Car dans cette société où « tout se paye » au supermarché, mantra récurrent au fil des pages, la seule denrée qui ne s’achète pas encore est la connaissance, dernière bouée de sauvetage pour s’affranchir de la barbarie du monde de la consommation, et s’élever contre toutes formes d’oppression économique, sociale ou politique.

Cet accès à l’éducation est au cœur de la vie et de l’engagement de la romancière. Ce qui l’a conduite en 2009 à fonder avec sa mère enseignante, Zitoun, une association qui lutte pour l’alphabétisation des femmes. Là-bas, elle rencontre plusieurs femmes de milieux ruraux, qui lui inspirent notamment le personnage de la « mère officielle ».

« C’est un personnage que j’aime beaucoup car il me fait penser aux femmes mulets, des commerçantes de la contrebande traitées de façon inhumaine en subissant les maltraitances des gardes. Ce qui m’a beaucoup frappé chez ces femmes analphabètes, c’est leur croyance inébranlable dans les vertus de l’éducation. J’ai voulu leur rendre hommage à travers cette histoire. »

Depuis, l’organisation met en place des campagnes d’alphabétisation dans les campagnes marocaines, en levant les barrières à l’éducation. Plus de 400 femmes ont été bénéficiaires de leurs programmes de scolarisation. Une manière de leur transmettre le goût de la connaissance et des mots.

Le pouvoir des mots à l’heure de la mondialisation

L’obsession des mots est au centre de ce récit où chacun des personnages est soit le garant, soit la victime manipulée. Qu’ils soient salutaires ou dangereux, Leïla Bahsaïn leur voue un culte tout en nous mettant en garde contre cette  « culture du slogan » qui affecte le monde aujourd’hui.

Des codes de la publicité que l’on retrouve partout, jusqu’aux discours les plus radicaux d’ailleurs prêchés par certains personnages de son livre, comme Mariam qui distribue des kits de conversion au pied des tours avec des corans mal traduits. « Brebis galeuse et égarée étourdie par trop de libertés acquises d’office et sans effort. L’idéologie contrefaite, elle vient de la découvrir comme on découvre un kit promotionnel de pensée prête à porter. »

Ces mots, obscurs objets du désir, l’auteur nous avoue en avoir été privée pendant l’enfance. Une privation précoce d’où serait née sa boulimie pour l’écriture. « Cette fascination pour les mots m’est venue d’abord car j’ai grandi dans un pays où l’accès à la culture et aux livres était très limité. Il y avait très peu de bibliothèques au Maroc. Mais aussi car je parlais très peu étant enfant, rester discret étant de bon ton dans mon pays, or j’avais un désir ardent de m’exprimer. »

Ces mots, obscurs objets du désir, l’auteur nous avoue en avoir été privée pendant l’enfance

Après un début de carrière dans les ressources humaines et la communication, elle commence à écrire des nouvelles dont deux seront publiées au sein de la revue Apulée, et devient lauréate du prix de la nouvelle de Tanger en 2011.

Une épiphanie que vit aussi la protagoniste principale à la suite d’un cours d’anglais où elle découvre la pièce de théâtre Quality Street. « J’ai soif des mots qui se lisent comme on écoute une confidence, ceux qui savent recevoir autant qu’ils donnent à entendre. »

Au final, dans ce premier roman, Leïla Bahsaïn rend hommage au ciel. Non pas celui qui nous domine du dessus, mais celui que nous foulons tous sous nos pas. Un hymne universaliste à l’antidéterminisme, qui nous invite à cultiver nos différences sans oublier ce qui nous réunit. Elle nous quitte avec cette phrase : « Les différences culturelles ont été gommées avec la mondialisation, les frontières qui subsistent demeurent uniquement dans nos esprits. La vraie liberté est à l’intérieur de nous et consiste à prendre des décisions par nous-mêmes. »

Publicités