Elle met en scène les histoires d’amour saoudiennes au Palais de Tokyo

Auteure de théâtre, storyteller et actrice, la Saoudienne Fatima Al Banawi participe au festival Do Disturb du Palais de Tokyo à Paris, où elle présente une performance sur les histoires d’amour des habitants de Djeddah, sa ville natale située aux bords de la mer Rouge en Arabie Saoudite. Rencontre.

Avec sa longue chevelure blonde et ses yeux bleus, il faut bien l’admettre, Fatima Al Banawi, 28 ans, ne correspond pas exactement à l’image que l’on peut avoir d’une femme saoudienne. Et ça tombe bien, puisque l’ensemble de son parcours repose sur des interrogations personnelles, destinées à bousculer les idées préconçues sur l’islam et le monde arabe. Élevée dans une famille à la fois progressiste et religieuse, la jeune femme se questionne très tôt sur son milieu et sur les différences de classe. Artiste engagée, sa pratique s’inscrit dans une tradition familiale héritée d’un père psychologue et d’une mère sociologue et instructrice de plongée. Diplômée de psychologie et de théologie, elle a suivi un parcours académique jamais déconnecté du réel puisque Fatima Al Banawi a été travailleuse sociale pendant un an pour une association de défense des droits des femmes et des enfants. Co-instigatrice du théâtre de l’opprimé à Djeddah, une technique théâtrale brésilienne permettant aux comédiens de transformer une oppression politique en création artistique, elle est aussi créatrice de The Other Story Project, une plateforme qui explore les trajectoires sociales des habitants de son pays à travers leurs récits intimes. Rencontre.

Après avoir obtenu une licence en psychologie à Djeddah, tu es partie faire un master de théologie à Harvard. Venant d’un pays aussi conservateur que l’Arabie Saoudite, tu n’en avais pas assez de la religion?

Au contraire, j’ai voulu comprendre pourquoi la religion était si importante dans mon pays, et comment elle s’est ancrée dans notre psychologie. Alors plutôt que de reposer sur ce que des gens me disaient du Coran, j’ai voulu donner une fondation solide à mes interrogations. Je souhaitais savoir si les pratiques venaient vraiment des textes religieux, ou si elles étaient de l’ordre de la tradition. J’ai aussi postulé car la directrice du programme était Leila Ahmed, une femme de lettres égyptienne emblématique de l’islam féministe.

Que penses-tu de la représentation de l’islam aujourd’hui dans ton pays?

Ibn Arabi disait que “les chemins vers la vérité sont aussi variés que le nombre de ceux qui la cherchent”. Ce spirituel musulman m’a beaucoup inspirée. Tout ce qui a été écrit dans le passé l’a été en accord avec les époques. C’est pourquoi à chaque fois qu’un concept est discuté en islam, je l’expose à la lumière du contexte actuel et me demande s’il est adapté à son temps. S’il n’est pas valide, je le remets en question. C’est dans cette optique d’ouverture que j’ai débuté le théâtre des opprimés dans le garage de ma maison à Djeddah. En quelques mois, j’ai réussi à réunir une communauté d’environ 120 personnes, issues de milieux économiques différents qui venaient faire du théâtre mais aussi parler de sujets comme le mariage, la pensée critique ou le féminisme.

Comment ressens-tu le décalage qui peut exister entre la culture saoudienne et la culture occidentale que tu vois au cinéma?

J’ai appris très tôt qu’il y avait différentes réalités auxquelles je ne pouvais pas me comparer. J’ai réalisé qu’au-delà de ce qui unit l’humanité, des émotions communes comme l’amour ou la perte, chacun a besoin de rituels. La différence réside seulement dans les représentations de cette universalité.

“L’émergence d’Internet a permis de développer et normaliser le dialogue entre les sexes en Arabie saoudite.”

Tu as été l’actrice principale de Barakah meets Barakah, une comédie sur les difficultés du flirt à la saoudienne. Qu’est-ce qui t’a plu dans le scénario?

Il m’a fallu deux mois avant d’accepter le rôle et de l’intégrer car j’avais du mal avec le personnage, celui d’une jeune diva des réseaux sociaux. J’ai longuement réfléchi et j’ai finalement pensé que ce film serait l’opportunité d’être ambassadrice de ma ville, en la montrant au public tel qu’elle est réellement, et non telle qu’elle est souvent -mal- dépeinte. Auparavant, j’avais déjà participé à un documentaire mais le montage final ne représentait pas ma réalité, je trouvais que le réalisateur avait plaqué ses stéréotypes sur ma culture et je voulais réparer cela.

On drague comment en Arabie saoudite?

La société saoudienne est très collective: les réunions entre amis ou avec la famille font partie intégrante de notre quotidien. Il existe des événements organisés au sein de maisons, au restaurant où à la plage, même si je pense qu’aux débuts des années 2000, il était encore difficile de rencontrer quelqu’un en dehors du cadre familial. Le système était très restrictif et vous ne vous sentiez pas à l’aise de vous montrer dans l’espace public, même avec un ami. Aujourd’hui, même s’il existe des espaces réservés seulement aux hommes, l’émergence d’Internet a permis de développer et normaliser le dialogue entre les sexes et les espaces publics se sont développés.

Existe-t-il des applications de rencontres comme Tinder?

Bien sûr, un membre de l’équipe de tournage Barakah meets Barakah a rencontré sa femme sur Twitter et j’ai une amie qui va bientôt se marier bientôt avec un homme qu’elle a rencontré sur Tinder. Les réseaux sociaux ont su imposer un espace public virtuel en créant un lieu de liberté d’expression et de mélange des genres. Mais il y a, au final, très peu de différences entre les rencontres sur Internet et les mariages traditionnels arrangés en Arabie Saoudite. C’est le même processus opératoire qui se met en place avec une seule et même quête: rencontrer un inconnu et voir si ça va marcher. La seule différence, c’est que dans l’un des scénarios, il y a une supervision familiale.

L’année 2018 annonce des réformes sociales dans le royaume et plus de libertés accordées aux femmes. Réelle transformation ou coup de communication?

Même si toutes ces actions font partie d’une campagne de relations publiques, elles sont bel et bien en marche, et le public a désormais goûté à quelque chose qu’il ne laissera pas disparaître. À la sortie du film Barakah meets Barakah, j’ai vu beaucoup de Saoudiens prendre des billets d’avion pour assister à la projection qui a eu lieu à Dubaï, ce qui montre que la société est ouverte à l’art, et prête à se voir représentée au cinéma.

“Il y a toujours eu en Arabie Saoudite des femmes fortes, indépendantes, entrepreneures ou artistes, avec de solides opinions.”

L’Arabie Saoudite investit massivement dans l’art avec le lancement d’une tournée internationale de programmes culturels. Que penses-tu du rôle des femmes sur la scène artistique saoudienne?

Je pense que trop souvent, et dans toutes les sociétés, les femmes ont été utilisées pour des raisons politiques. Il y a toujours eu en Arabie Saoudite des femmes fortes, indépendantes, entrepreneures ou artistes, avec de solides opinions. Des artistes comme Tasneem Al Sultan ou Sarah Al Abdali en sont l’exemple. Aujourd’hui, le gouvernement a juste décidé de les mettre en avant en leur donnant des moyens, mais ça ne date pas d’hier.

Dans le cadre du festival Do Disturb, tu présentes Amours Saoudiennes, un récital théâtral sur les habitants de Djeddah, pourquoi avoir choisi ce sujet?

La région dont je suis issue en Arabie Saoudite est réputée pour sa tradition orale dans l’art de raconter des histoires, ce qu’on appelle Hakawati. J’ai donc naturellement choisi de raconter les histoires d’amour des habitants de ma ville en récoltant leurs témoignages, mais aussi d’évoquer son autre versant en traitant de la perte.

Ça t’énerve qu’on te dise que tu ne ressembles pas à une Saoudienne?

(Rires.) Même dans certaines régions de mon pays, on ne me croit pas quand je dis que je suis saoudienne, et les gens me demandent de retirer mes lentilles. Je pense pourtant refléter la diversité ethnique et culturelle de mon pays. Situé sur l’ancienne route de la soie, l ‘Arabie Saoudite a toujours été un carrefour des civilisations et un lieu de rencontres des pèlerins du monde entier.

L’article sur Cheek Magazine

 

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