Cheb Gero: une passion en 6000 vinyles

Homme de l’ombre, dissimulé derrière les platines de la soirée Belleville Habibi, lancée pour la première fois au 9B en novembre dernier, Fabrice est avant tout un collectionneur de musiques du monde passionné. Une lubie née il y a plus d’une décennie, et qui a su résister à l’épreuve du temps, malgré les remous d’une industrie menacée d’extinction.

Quand il nous reçoit dans son appartement, oasis niché dans une ruelle pittoresque de la Porte de Bagnolet, à mi-chemin entre tours de béton et maisonnettes de briques, nous sommes immédiatement subjugués par le charme cosy de ce refuge urbain. Dans sa caverne d’Ali Baba vintage, un petit air de musique rétro arabe, et un chat gris anthracite soupirant nonchalamment sur un fauteuil. Mais surtout, des milliers de de vinyles classés méticuleusement dans une immense bibliothèque s’étirant du sol au plafond « je les range par pays et ensuite par époque, car j’en ai tellement que je ne pourrais pas m’y retrouver autrement ».

Un temple du vinyle

Chez Fabrice alias Cheb Gero, clin d’œil à Cheb Khaled et à son propre nom de famille, le goût est à l’éclectisme. Un mélange des genre que l’on retrouve à la fois dans sa vaste compilation de livres d’art, où l’estampiste japonais Kuniyoshi côtoie le surréaliste Dali et la pop d’Andy Warhol, que dans sa discothèque musicale. Plus de 6000 reliques aux influences diverses, traversant le monde et les époques sur plus de soixante ans.

Après avoir fait partie de la dernière promotion d’une école de formation aux métiers du disque au Mans, Fabrice débute sa carrière en 2005 chez un disquaire à Paris. En parallèle, il amasse des cassettes et disques, récupérés des quatre coins du monde. Une ribambelle de titres populaires au plus expérimentaux, du rock obscur à la pop éclairée, tous dénichés au hasard des rencontres et du bouche-à-oreille « il n’y a pas de lieux spécifiques pour trouver ce type de musique. Je me rends dans les brocantes, les marchés aux puces, et puis j’ai mon petit réseau de vendeurs à Barbès ».

Une accumulation frénétique qui s’amorce avec la musique algérienne des années 80-90, pour laquelle Fabrice avoue nourrir une affection toute particulière. « Il y a une grande diaspora algérienne en France, donc je me suis naturellement tourné vers ces sons. J’ai découvert Cheb Khaled et Mami qui ont ouvert mon intérêt pour la pop rai, ensuite est apparu mon goût pour le répertoire de variété comme Hossam Ramzy, Farid Al Atrache ou encore la folk des compilations irakiennes de Choubi Choubi. »

Il possède aujourd’hui une collection impressionnante qui s’étend de l’Afrique, à L’Iraq, en passant par l’Inde, le Népal ou encore le Laos et le Japon.

Archéologue sonore

Afin de poursuivre son exploration sonore, Cheb Gero créé le label de musique Akuphone en 2015. Un moyen de parcourir la planète en musique et de faire découvrir des influences inconnues en Occident, en réhabilitant des sons passés dans l’oubli. Loin de prôner un orientalisme de la musique, il se refuse aux clichés euro centristes qui sur valorisent le métissage comme argument marketing. Il revendique faire de la musique « trait d’union » dont il souhaite restituer l’esprit fusion, résultat du dialogue inter-culturel.

Son catalogue varié et exotique, sans nécessairement être traditionnel, nous fait ainsi voyager de la folk Pakistanaise, à celle du Tamil Nadu, au Sri Lanka, en passant par la pop maghrébine, le Gnawa ou le Charoui algérien. Des artistes hybrides qu’il débusque en errant des journées entières sur son ordinateur, en quête d’un Graal sonore venu d’une autre galaxie.

Parmi ses trouvailles: la compilation de folk Cinghalaise et Tamil Sri Lanka, fruit d’un travail de recherche acharné pour récupérer les droits d’auteur de ces pépites oubliées, rééditées au travers d’anthologies uniques.

Il signe également des co-productions originales, à l’instar de The Dwards of East Agouza, un groupe rock psychédélique arabe composé de Alan Bishop et Sam Shalabi, deux ovnis américano-égyptiens, ou encore Mushapata ancien boxeur congolais reconverti dans la scène underground parisienne.

Une soirée populaire et nostalgique

Depuis novembre dernier, Fabrice partage son trésor lors d’une soirée bimestrielle Belleville Habibi organisée au 9B boulevard de la Villette. Ouverte à tous et gratuit, son créateur a voulu en faire un événement convivial et populaire, loin de l’effet de mode et de l’engouement actuel pour la culture arabe « je ne veux pas faire un événement branché, mais simplement passer d’anciennes cassettes qui plaisent aux nostalgiques de la diaspora et aux curieux ». Une nuit orientale aux accents populaires et nostalgiques pour raviver les souvenirs des soirées maghrébines d’antan.

La prochaine édition qui se tient ce vendredi 23 mars, invite la jeune DJ marocaine Glitter dans sa programmation, une artiste qui a le vent en poupe sur la scène alternative arabe, et sera également présente à la Beirut Electro Parade au mois d’avril prochain.

Si vous ne pouvez pas vous y rendre, Cheb Gero se croise parfois au Chinois ou à la Station d’Aubervilliers, deux scènes indépendantes qu’il lui arrive de fréquenter entre deux sessions vinyles.

Article source sur Onorient

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