Sarafand, pionnière de l’artisanat écolo

Mêler art, développement durable et commerce équitable est le pari un peu fou que s’était lancé Ziad Abichaker, président de Cedar environnement, quand il décide créer le GGRIL, le Green Glass Recycling Initiative Lebanon. L’idée? Sauver une affaire familiale de la faillite à travers un programme de recyclage de bouteilles de verres usées. Une tribu en question qui se trouve dans le village de Sarafand, sur le littoral entre Tyr et Saida, où elle perdure un art ancestral quasi oublié: le soufflage de verre. Un peu d’air frais et beaucoup d’espoir dans la suffocation ambiante…

 

 

 

La guerre de juillet 2006 n’aura pas seulement emporté avec elle les âmes humaines, mais aussi l’unique usine de recyclage de verre au Liban, entièrement bombardée et laissée à l’abandon depuis. Du verre qui git désormais dans la décharge de la municipalité de Naamé, initialement conçue pour une durée de six ans. Une véritable catastrophe environnementale et sanitaire, les liquides des bouteilles (lixiviation) finissant généralement déversés sur le littoral libanais. Dix-huit ans plus tard et bien qu’au bord de l’explosion, cette décharge rouvrira ses portes quelques jours pour le plus grand plaisir des politiciens qui ont trouvé en elle leur nouvelle alternative court terme pour calmer le courroux général. Des conséquences qui affecteront également le secteur du tourisme, grâce auquel vit, entre autres, la famille Khalifé. Alors qu’elle s’apprêtait à fermer les portes de leur usine de recyclage, Ziad Abichaker les contacte afin de leur proposer de recycler le verre jeté à la décharge pour en faire des produits design destinés à la vente locale. Une aubaine pécuniaire pour cette famille d’artisans, mais surtout l’occasion de préserver un savoir-faire familial transmis depuis des générations.

Une tradition phénicienne

Le soufflage de verre est un artisanat qui existe depuis des millénaires et dont le berceau se trouverait en terre phénicienne, entre la Syrie et le Liban actuel, d’après d’anciennes excavations. L’usine des Khalifé en était en quelque sorte le dernier bastion, et ce métier très difficile était appris à tous les membres de la famille dès l’âge de douze ans dans l’optique de perpétuer l’activité, même si chacun conserve sa propre profession en parallèle. “Il s’agit d’un métier très difficile et il faut cinq ans pour l’acquérir et même après des années, nous ne maîtrisons toujours pas la technicité de nos aînés”, explique Nisrine Khalifé. Ce projet a donc permis de limiter l’impact environnemental du verre, et de désengorger les décharges publiques, mais aussi de conserver un patrimoine culturel précieux intimement lié à l’essence du Liban, du temps où Sarafand faisait partie de la nécropole phénicienne de Sarepta.

Une démarche “écolo-nomique”

L’étape principale de cette initiative réside dans une large opération de levée de fond relayée sur Internet et les réseaux sociaux, et qui a permis de récolter 30000 dollars dépensés dans l’acquisition d’un camion d’acheminement des verres usagés, ainsi que dans l’achat de larges bennes à ordure à déposer près des différents lieux de la vie nocturne où des 173 bouteilles sont susceptibles d’être jetées.Une prouesse écologique qui a permis de reconvertir un million de bouteilles issues des décharges. Les premiers résultats financiers ne se font pas attendre non plus, avec une clôture de l’année 2014 à 420000 dollars de chiffre d’affaire, aidée par une commande star de Almaza. Le fruit de cette petite révolution? Un lot de nouveaux bols, chandeliers et autres accessoires de table, se retrouve chez Plan bey, à Tawlet Mar Mikhaël, mais aussi dans leur boutique de Sarafand.

Malheureusement, après ce coup de projecteur l’an dernier, l’activité des Khalifé est de nouveau au point mort cette année, faute de commandes. “Aujourd’hui les seules entreprises qui s’intéressent à nous cherchent à nous vendre du verre recyclé, mais nous n’en avons pas les moyens”, regrette Nisrine Khalifé.

Une problématique finalement éternelle, ou comment réconcilier patrimoine, recyclage et intérêts économiques. L’histoire de l’atelier de Sarafand reste néanmoins le premier pas du long chemin vers la responsabilité environnementale dans le pays.

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