Une histoire d’échelle

Dans la vie, certains voient les choses en grand, d’autres leur préfèrent le souci du détail. Nada Abdallah et Gaby Kamar n’ont pas voulu choisir. Alors que la première, ancienne styliste, invente des univers dans sa tête, le second, architecte nouvellement retraité, les reproduit fidèlement de ses mains de fée. Des mondes miniatures que les deux compères confectionnent dans leur atelier d’artiste à Achrafieh et qui se veulent le reflet nostalgique et tendre d’une époque révolue. Un lieu où chaque objet se réincarne en permanence, donnant naissance à des pièces uniques, situées aux frontières de l’art et de l’artisanat et possédant une fonction à la fois pratique et esthétique. Entre Art-déco et surréalisme, la surprise vous attend à l’intérieur, « Attention ceci n’est pas un miroir ».

 

Des magiciens de la récupération

Aux abords de la boutique, une modeste fenêtre nous invite à regarder des objets poétiques et insolites, sans toutefois nous en révéler le secret. Maisons de poupées ? Meubles ? Intrigué, on pousse la porte pour se retrouver dans ce qui semble l’atelier de Geppetto : d’anciennes fenêtres reconverties en porte-manteau sont accrochées aux murs, les boîtes à outil se font miroirs, les bigornes de cordonnier deviennent porte-outils et les lampes ne sont autre que d’anciens haut-parleurs de mosquée détournés. Une métamorphose opérée grâce à maître Gaby qui offre une nouvelle fonction à chaque objet qu’il déniche à la faveur de ses déambulations. Chez Arcanes, une règle d’or : « On ne jette rien ». Chaque micro parcelle d’accessoire est censée avoir une seconde vie : « Regarde, ce sont des restes de bijoux cassés », explique Nada en désignant les poignées de porte d’une table miniature. Car l’artisan passe ses journées à fixer, bricoler, rafistoler, transformer des boîtes à l’aide d’épingles et d’aiguilles et d’une multitude d’éléments auxquels nous n’accordons généralement aucune importance. Création d’objets décoratifs mais aussi d’univers « imaginaires » à échelle réduite et qu’il met en scène à l’intérieur de vieux postes de radio des années 50. « Avant, la radio était un événement social et les gens s’attablaient autour d’elle pour y écouter des histoires ; c’est pourquoi j’ai voulu qu’elle devienne le contenant de mes miniatures ».

Une « mini » fenêtre sur le passé

Un travail d’orfèvre et de minutie aussi qui s’illustre notamment dans la fabrication de cette librairie en format réduit où Gaby a reproduit à l’identique chaque livre, comme dans une vraie bibliothèque. « Pour ce projet, j’ai effectué beaucoup de recherches afin de réaliser les couvertures en petite taille de tous les grands classiques de la littérature.

Si vous y regardez de près, vous pourrez vraiment trouver les œuvres de Lamartine, Tolstoï ou Victor Hugo ». Des heures et des heures de labeur que ces artistes passent à tenter de reconstruire leurs réminiscences d’enfance, dans une quête insatiable d’archivage des souvenirs du passé. Un art où rien n’est laissé au hasard car si Gaby fait de la miniature, il prend garde à toujours respecter les proportions afin de se superposer au réel le plus exactement possible. Une réalité perdue et oubliée mais également fortement inspirée du monde rural comme nous l’explique Nada : « La première boîte que nous avons construite représente la cuisine de ma grand-mère qui vivait au sud du Liban. On peut retrouver tous les ustensiles de cuisine qu’elle utilisait, comme ce vieux poêle à charbon ou ces couverts en cuivre aujourd’hui disparus ».

Cet ouvrage de longue haleine, de patience et de dévotion n’est pourtant pas toujours apprécié à sa juste valeur, comme le déplore Gaby : « On passe des mois sur une seule boîte et c’est très compliqué de récupérer tous les éléments requis. Parfois, quand on donne le prix aux clients, ils ne réalisent pas le temps qui a été nécessaire pour la réaliser et ils essaient de négocier – mais les connaisseurs qui ont des coups de cœur n’hésitent pas ». Malgré une situation économique peu florissante au Liban, Nada et Gaby souhaitent préserver leur liberté artistique et refusent de produire à la demande. Prochains univers à naître : l’atelier du célèbre peintre à l’oreille coupée, Van Gogh, ou encore la maison de Coco Chanel. Et pourquoi pas, un jour, présenter leurs créations dans un salon professionnel à l’étranger, histoire de faire les choses en (plus) grand.

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